je ne veux pas parler
avec ni:
Mme D.M.
M. B.M.
car nul n'est tenu de s'en prendre à son cul!
Dans des locaux de garde à vue, à Lyon (Sipa)
Marcel Gauchet analyse la dépression nationale
http://www.causeur.fr/dialogue-de-sourds-a-la-francaise,980/0
Les “forts en thème” savaient gouverner la France par temps calme. Maintenant qu’elle prend le vent de l’Histoire en pleine face, ils sont perdus. Et nous avec.
La crise française est-elle d’abord une crise des élites ?
Elle l’est pour une part essentielle. La situation n’est pas propre à la France, mais elle est plus vivement ressentie en France qu’ailleurs, en raison du poids que notre histoire et notre modèle politique ont donné à ces élites dans la vie du pays.
Diriez-vous qu’elle affecte les élites toutes catégories confondues ou seulement les élites intellectuelles ?
La particularité des élites françaises est leur forte homogénéité, qui tient largement à leur système de formation. Le vrai régime français, c’est “la république des bons élèves” fabriquée par cette colonne de distillation méritocratique qu’est le système des grandes écoles. Certes, si l’on réunit un professeur de sociologie à la Sorbonne passé par l’Ecole normale supérieure, l’un des ses cothurnes affidés sorti de l’ENA et devenu directeur dans un ministère, un autre énarque de même rang mais pur produit de Sciences Po, et un quatrième, polytechnicien, passé dans le privé après une carrière dans des cabinets ministériels, ils n’auront pas tout à fait la même vision de choses. Il n’en est pas moins vrai que le moule de formation, les modes de pensée et la manière de se situer dans la société française sont remarquablement convergents. S’il est un pays où la notion d’élite au sens intégré du terme fonctionne, c’est la France. C’est beaucoup moins vrai dans d’autres pays où le personnel dirigeant diffère fortement selon les secteurs d’activités – l’économie, la politique, l’administration. Chez nous, tout communique et se mêle. Observez la trajectoire d’un certain nombre de gens : ils ont tout fait, sont passés par toutes les cases de l’échiquier. De ce point de vue, Denis Olivennes, qui a officié dans des cabinets ministériels, le secteur privé et s’apprête à prendre les rênes du Nouvel Observateur, est un cas d’école : il est polyvalent. Tous ne le sont pas, mais cette polyvalence fait la force du modèle.
Alors pourquoi ce modèle est-il en panne ? Que s’est-il passé ?
Le mécanisme est dépassé par les événements. Et cela a engendré un divorce entre élites et citoyens, qui s’explique, assez naturellement je crois, par les limites inhérentes à ce système de recrutement. Par définition, les bons élèves sont très compétents dans l’exposition, l’application ou la mise en œuvre, mais, hors du bagage qu’ils ont reçu, il ne faut pas leur demander d’être créatifs. En conséquence, ils sont incapables de répondre à des situations inattendues ou extraordinaires. Si les élites françaises ont connu leur heure de gloire entre 1945 et 1975, c’est parce qu’elles disposaient d’une vision relativement consensuelle de la modernisation et de la régulation, sédimentée au cours des décennies précédentes, et qui se trouvait correspondre, de surcroît, au génie politique et historique du pays. Avec ce qu’ils avaient appris à l’école, nos “forts en thème” ont fait merveille sur le terrain. En revanche, à partir de 1975, quand il aurait fallu qu’ils s’adaptent à la nouvelle donne mondiale qui était en train de se mettre en place, ils ont raté le coche avec constance. Il n’y avait nulle part d’explication disponible ni de recette sûre. Il fallait les inventer et ça, ils ne savaient pas faire. Tout ce qui était dans leurs moyens, c’était de suivre le mouvement.
Au lieu de quoi ils ont béatement adhéré au dogme de la mondialisation heureuse et de la-seule-politique-possible, ce qui a été fort mal ressenti par tous ceux que cette mondialisation laissait sur le bord de la route.
En effet, faute de discours propre, les bons élèves se mettent alors à l’école de la vulgate internationale qui se propage partout par le biais de l’Europe et des organisations internationales. En très peu de temps, elle s’impose dans les systèmes de formation des élites et avec elle une vision strictement économique du fonctionnement collectif qui se substitue à la formation classique à la française, fondée sur le Droit et les Humanités. Résultat, ces “technos” perdent le contact avec la société française, car cette fois, la tendance générale prend à contrepied l’héritage historique du pays et l’isole dans sa pente naturelle.
En quoi la formation classique fournissait-elle un logiciel permettant de comprendre la société française ?
Elle possédait l’immense qualité de véhiculer un langage commun dans lequel la société se reconnaissait. Sans avoir besoin d’y penser, les membres des classes dirigeantes parlaient un langage que tout le monde comprenait à peu près. Aujourd’hui, ils tiennent un discours hors-sol dans lequel les populations n’entrent pas et qu’elles rejettent avec d’autant plus de vigueur qu’il heurte les traditions les plus profondes de l’histoire intellectuelle de ce pays. D’où cette situation très particulière : dans le pays qui est sans doute celui que les nouvelles logiques de la mondialisation – l’évolution néolibérale de l’économie – prennent le plus à rebrousse-poil, les élites y ont adhéré de manière a-critique, en se dissociant du vulguum pecus et de l’identité locale, renvoyés à leur arriération et à leur provincialisme. D’où la surdité mutuelle, l’incompréhension profonde entre la base et le sommet, qui nourrissent la singularité de la dépression nationale. À l’arrivée, tout le monde a le sentiment d’être perdant. En haut, on désespère d’un peuple ingouvernable, tandis que le sentiment d’abandon se développe en bas.
Mais alors, est-ce l’élite qui est coupée du réel, ou « le peuple » qui est incapable de s’adapter à la nouvelle donne – ce que suggère l’antienne du pays impossible à réformer ?
La mission de l’élite, c’est de conduire les évolutions du pays, ce qui suppose de les rendre intelligibles et de les faire accepter ; or c’est très exactement ce qu’elles ne savent plus faire depuis 1975. Le giscardisme a été un premier échec, le mitterrandisme un deuxième, qui a ajouté une solide couche de mensonge. Quant à Chirac, il a offert une brillante synthèse de Giscard et de Mitterrand.
En tout cas, au moment même où les élites adhéraient à une mythologie du changement – ce que Pierre-André Taguieff a appelé le “bougisme” – elles ont été incapables de conduire la moindre réforme. Paradoxal, non ?
Essayons de résumer le problème. La société française est prisonnière d’un passé qui fait qu’elle attend l’essentiel de l’Etat. On peut le déplorer, vouloir la changer sur ce point, mais c’est ainsi. Les Français veulent un roi qu’ils veulent guillotiner. Ils combinent l’attente à l’égard du pouvoir et la révolte endémique contre lui. Du coup, les décisions des pouvoirs en place sont systématiquement contestées, mais cela ne conduit pas pour autant à les renverser.
Dans ces conditions, les déclinistes ont raison : il est difficile et peut-être impossible de gouverner.
Pour faire évoluer les gens, il faut les prendre comme ils sont, avoir une idée des raisons qui font ce qu’ils sont, et leur tracer un chemin plausible pour leur permettre de changer tout en
restant ce qu’ils sont. C’est très exactement le travail que les élites dirigeantes françaises, de droite ou de gauche, ont été incapables de faire, faute de mesurer le hiatus entre l’identité
héritée et la nouvelle configuration dans laquelle il s’agissait d’entrer. Le pays a beaucoup changé dans les faits, mais sans que ces changements soient intégrés dans l’identité collective. D’où
un malaise permanent et des explosions à répétition, souvent déclenchées pour des motifs purement symboliques – voir l’affaire du CPE. L’attitude constante des élites dirigeantes a été de faire
avaler le comprimé au malade en lui pinçant le nez et en lui demandant de fermer les yeux. On répète aux Français, en substance, que ce monde étant ce qu’il est, ils doivent cesser d’être ce
qu’ils sont. Ils en concluent : “Les salauds veulent notre mort.” Et ils campent dans le refus. Ce n’est évidemment pas de cette façon qu’on transforme un pays en profondeur.
En somme, alors que la croyance dans la main invisible et le moins d’Etat fait un retour en force, les Français n’ont plus le vent de l’Histoire en poupe.
Oui. Les Français ne parviennent pas à épouser ce monde de la régulation automatique, car il est contraire à tous les gènes de leur culture. Eux croient dans la volonté rationnelle et dans la capacité des politiques d’infléchir le cours des choses. L’univers libéral de contrat et de compromis les déroute. Ce n’est pas un hasard s’ils ont élu un homme qui se présente comme l’incarnation d’une volonté, même si cette volonté ne sait pas où elle va. Le sarkozysme est le symptôme d’une maladie nationale, la foi dans une volonté, même si elle n’a plus d’objet.
Finalement, aussi déplaisante soit-elle, c’est peut-être la vérité que, dans le monde tel qu’il va, les Français doivent changer ? Peut-être l’ADN française est-elle incompatible avec le paradigme libéral qui domine à l’échelle planétaire ? Que faire, comme disait l’autre ?
Attention, il n’y a pas d’un côté le vilain “paradigme libéral” et puis nous de l’autre. Nous sommes en plein dedans, et depuis le début, mais nous avons toujours eu un rapport compliqué et conflictuel avec lui. Ses derniers développements ont ranimé en l’intensifiant ce vieux contentieux. Il est d’autant plus aigu que nous ne sommes pas à l’extérieur de ces développements. Ils nous traversent. Nous sommes même à l’avant-garde de certains d’entre eux. La France a fantastiquement changé depuis trente ans et les Français sont à cet égard dans une situation de porte-à-faux : sur beaucoup de points, ils chérissent des causes dont ils vomissent les conséquences. Ils veulent le maximum de droits individuels et toutes les libertés personnelles sans assumer le fait que, dans le monde où nous sommes, les marchés sont la seule façon d’assurer la possibilité d’existence simultanée de ces libertés. Ils n’assument pas plus, dans l’autre sens, ce qu’impliquerait leur refus du modèle du marché. Dans cette situation, la démarche serait de trier entre ce qui correspond à des évolutions fondamentales, qui doivent être intégrées, et ce qui relève d’un dogmatisme idéologique, à rejeter. La France devrait être à la pointe avancée de ce mouvement, compte tenu de ses gènes. Elle est plus disposée que n’importe quel autre pays à faire ce travail. Le drame est qu’elle préfère la protestation hystérique et la confusion. Cela notamment parce que personne ne se préoccupe beaucoup de ce travail du côté des élites.
Le divorce entre gouvernants et gouvernés est-il si nouveau ? La “trahison des élites” est une vieille histoire, voilà presque soixante-dix ans que Marc Bloch l’a étudiée.
Il est vrai que plusieurs épisodes antérieurs ont fait de ce divorce une maladie chronique de notre histoire. Il faut au moins remonter à la première Restauration arrivée dans les fourgons des armées d’occupation, ce qui n’est pas une situation optimale pour légitimer un pouvoir en place. Le deuxième épisode, qui n’est guère plus glorieux, c’est la Commune de Paris. De nouveau, les élites sauvent leur peau grâce à la complicité passive de l’armée prussienne qui laisse la république bourgeoise faire le sale boulot. Pour couronner le tout, survient le désastre de 1940 dont les élites dirigeantes sortent complètement disqualifiées. Le terme de “collaboration” dissimule encore l’ampleur des dégâts. Au-delà de ceux qui se sont ouvertement vendus à l’ennemi, les milieux dirigeants ont été globalement soupçonnés d’avoir préféré l’hitlérisme au Front populaire. Non sans raisons.
De ce point de vue, vous ne pouvez nier que le gaullisme marque une rupture. Et les gaullistes ont modernisé la France.
Le gaullisme a eu, en effet, l’extraordinaire vertu d’effacer ces ardoises successives en redonnant une légitimité à une droite moderne et modernisatrice, non compromise dans la collaboration et même très active dans la résistance. Bref, il a montré qu’il existait une autre droite hors de cette bourgeoisie réactionnaire d’une stupidité sans fond. (L’un des mystères de l’histoire de ce pays est la manière dont un crétin profond comme Maurras a pu, durant trente ans, passer pour un oracle auprès de la bourgeoisie). Les Gaullistes ont réussi la modernisation industrielle du pays grâce à une technocratie bienveillante qui a prouvé que les élites n’étaient pas systématiquement du côté de la trahison. Ajoutons-y la stabilisation du système politique, et on a pu croire, un moment, que les comptes d’un passé très chargé étaient soldés. Là réside le secret de l’unanimité rétrospective autour de Charles de Gaulle. Hélas, les plaies n’étaient pas encore cicatrisées. Cela dit, n’exagérons rien. Nous n’avons pas affaire aujourd’hui à la trahison des élites mais plutôt à leur démission, leur affaissement qui entraîne à son tour une décérébration du pays. Le discours public est d’une nullité ahurissante.
Sans doute mais les modèles de promotion sélectionnés par la publicité et les médias valorisent la réussite facile au détriment de la méritocratie – c’est le règne du “people”. Quand tout le monde peut devenir une star, l’idée même d’élite ne disparaît-elle pas ?
Je ne le crois pas. Les “people” forment une super-élite aux yeux des gens, mais une élite d’un autre type. Il ne s’agit plus d’une élite qui indique le chemin, collectivement parlant, mais d’une élite de la réussite individuelle. C’est cela qui a changé. Il ne reste plus grand-chose de la mystique du service public qui animait l’Etat pendant les “trente glorieuses”. Aujourd’hui, on entre à l’ENA pour faire carrière et non pas pour servir l’Etat et souvent aussi, on se sert des institutions au lieu de les servir.
Faut-il en conclure que le sentiment de responsabilité vis-à-vis de l’intérêt général a disparu ?
Non. Ce que je décris n’est qu’une tendance. Certes, dans les rangs des supposés serviteurs de l’Etat, beaucoup ont adopté le modèle de la réussite individuelle – comment en irait-il autrement ? Néanmoins, les traditions du service public sont fortes et elles persistent, comme le reste de l’identité du pays. Il existe toujours un personnel politique de bonne volonté, à droite et à gauche, même s’il est dépassé par les événements. La moitié des élus socialistes sont des gens assez sincères. Bien sûr, ils veulent faire carrière, mais ils aimeraient aussi changer les choses. Seulement, ils n’ont ni le discours ni les idées pour cela. Il est étonnant de voir combien le porte-à-faux de la France par rapport à la mondialisation libérale est peu compris par des gens qui en sont eux-mêmes l’expression.
Il n’est pas mieux compris par les médias. Après le référendum de 2005, on a cru voir émerger une classe politico-médiatique. Dans l’inconscient social, les journalistes les plus en vue appartiennent au même monde que les politiques, et, de plus en plus, au même que les “people”. Une telle caste existe-t-elle ?
Non. On a pu le croire au cours du débat sur le traité européen, parce qu’il s’agissait d’une question à fort contenu idéologique sur laquelle toute les élites ou presque, socialistes en tête, reprenaient à leur compte un discours convenu. C’est beaucoup moins vrai au niveau de la gestion de l’Etat. Certes, il existe une proximité nouvelle entre politiques et journalistes. Elle s’explique par le fait que les politiques ont de plus en plus besoin de journalistes pour communiquer. Ce rapprochement utilitaire est visiblement monté à la tête de quelques-uns de vos confrères qui ont cru qu’être admis dans l’intimité des hommes politiques signifiait qu’ils avaient de l’influence sur eux, voire qu’ils étaient du même monde. Lourde méprise!
Bon. Que les élites ne soient pas à la hauteur est une chose. Mais les citoyens sont-ils plus dans le coup ?
Non bien sûr. La désorientation est générale. Toute la difficulté de la situation est que l’identité collective est elle-même en crise parce qu’elle n’entend plus de discours plausible à son propre sujet et que les gens ne connaissent plus l’histoire de leur pays. Mais le fait de ne pas connaître l’histoire dont ils procèdent ne les empêche pas d’être sous son emprise. Aujourd’hui, l’identité française se manifeste surtout de manière négative, par la répugnance viscérale qu’inspirent spontanément certaines propositions. Le CPE en a offert un cas de figure typique. Dispositif anodin aux yeux de ceux qui l’avaient conçu, il touchait à quelque chose venu du plus profond de l’histoire de France – le licenciement sans motif, cela pue l’arbitraire, les lettres de cachets, la Bastille, les phobies françaises par excellence. D’où cette colère à laquelle nos élites ont assisté, stupéfaites et impuissantes, et qui a achevé de les convaincre de l’irrationalité des populations. En réalité, replacée dans son contexte symbolique, cette réaction était très rationnelle ! La même histoire s’était jouée sur le mode mineur avec l’affaire des “ATOS”, les personnels administratifs de l’Education nationale dont le gouvernement Raffarin voulait transférer la gestion aux régions. Le résultat avait été une levée générale de boucliers, apparemment incompréhensible mais touchant à une autre phobie française, dirigée contre les féodalités locales.
Ces phobies sont certainement compréhensibles, légitimes, ancrées dans le roman national. Leur persistance ne témoigne-t-elle pas d’un indécrottable refus du réel ?
Je ne crois pas. Les crispations “inexplicables” montrent ce qui nous manque : un discours public prenant en charge ces spécificités nationales dans ce qu’elles ont d’historiquement fondé pour les désarmer et les faire évoluer quand c’est nécessaire. Si vous les heurtez de front, vous ne suscitez qu’un rejet instinctif. Il ne faut pas oublier que l’équation de la France moderne, c’est l’alliance entre le pouvoir central et le peuple contre les autorités intermédiaires. Dans cette configuration, la “base” (ce que vous appelez la “France d’en bas”), est fortement demandeuse à l’égard des élites. Le drame est que celles-ci ne comprennent strictement rien à ce qu’on attend d’elles.
La crise identitaire française ne tient pas seulement au modèle de régulation économique mais aussi et peut-être surtout, à la panne de la machine à fabriquer des Français. L’incapacité des élites à avoir un discours et une politique clairs sur l’immigration ne doit-elle pas être incriminée au premier chef ?
C’est l’exemple même du désastre politique français. En Europe, la France était le seul pays à avoir une tradition d’immigration, avec une assez remarquable réussite au total, au-delà des accidents de parcours plus ou moins graves. Ce qui aurait pu être un atout est devenu un handicap dans le contexte où l’immigration s’est imposée comme une donnée constitutive de la vie des sociétés européennes. Le modèle français classique était républicain et assimilationniste. Il a été pris à contrepied par les nouvelles exigences en matière d’identité culturelle et personnelle. L’individualisme, c’est aussi cela. Il eût fallu le faire intelligemment évoluer, en mesurant ce qu’engage de fondamental l’immigration pour la société d’accueil, politiquement et symboliquement. L’immigration est un problème, qu’on le veuille ou non. Il l’est en ceci, très exactement, que les flux de population ne se régulent pas tout seuls, pas plus que le reste, n’en déplaise aux ultra-libéraux qui s’ignorent que sont nos braves militants de l’ouverture des frontières. Il eût fallu tirer les leçons de l’autre grand modèle, le modèle américain, confirmé par la marche de l’histoire quand le nôtre a été battu en brèche. De quoi est faite la réussite américaine en la matière ? D’abord, de l’adhésion des nouveaux venus au credo américain. Chaque immigrant confirme avec ses pieds que tout le monde veut devenir américain et qu’il a raison, parce que c’est ce qu’il y a de mieux au monde. L’immigration est perçue comme positive, par là-même. Elle est faite ensuite de l’exigence envers les immigrés : tu viens aux États-Unis pour réussir par ton travail, donc tu te démerdes, et tu ne demandes rien à personne. Résultat : l’apport des nouveaux arrivants à la richesse collective est indiscutable. Il y a un lien intime entre ouverture à l’immigration et limites de l’État-providence.
Mais l’adhésion ne se décrète pas. Pensez-vous que nous aurions dû ou pu en faire autant ?
Pas du tout. Mais nous avions à en tirer une vue claire des nœuds des problèmes. Nous avons fait le contraire, et nous avons tout faux : nous avons organisé une immigration vers l’État-providence et une immigration pénitentielle, qui plus est, présentée non comme une adhésion à notre culture, à notre histoire, à nos valeurs, mais comme une expiation des crimes commis en leur nom. Étonnez-vous après ça que les populations aient une perception mitigée du phénomène ! Là-dessus, cerise sur le gâteau, ces réticences ont été le prétexte d’une campagne de mépris social ahurissante, de la part du gratin, envers ces petits blancs racistes et “fermés”. Nous sommes dans un pétrin inextricable. Tout est à refaire et les candidats ne se bousculent pas.
Si nous vous suivons, la défiance, devenue la règle entre la base et le sommet de la société, charrie du ressentiment – qui est peut-être le dernier ciment de l’identité nationale. Autrement dit, il y a une sale ambiance dans la famille France. Diriez-vous que nous sommes dans une situation prérévolutionnaire ?
Non. En revanche, des explosions contestataires de grande ampleur sont parfaitement imaginables. Nous aurions pu assister, pour le quarantième anniversaire de “mai 1968″, à un remake en son et lumière, si Sarkozy avait été au bout de l’intention qu’on lui prêtait de nommer aux Universités et à la Recherche le ministre que nous attendions tous avec impatience, je parle de Claude Allègre. Plus sérieusement, dans le contexte économique actuel et alors que l’horizon paraît bouché, une rentrée sociale extrêmement agitée n’est pas à exclure. Mais une révolution, c’est autre chose. Cela suppose un projet révolutionnaire, une vision de l’avenir qui parle aux gens. Les acteurs de 1789 et de 1848 étaient mobilisés par des idéaux largement partagés. Aujourd’hui, il n’y a aucune offre révolutionnaire plausible. À quoi ressemblerait “l’autre société” ? Pensez à ce qui s’est passé en 1968. Tout ça pour aboutir à Mitterrand et Marchais – autant rentrer dans le rang en attendant des jours meilleurs. Et pourtant, en 1968, toutes les conditions conjoncturelles d’une révolution étaient réunies. Toutes sauf une : il n’existait en fait, derrière la rhétorique, aucun projet révolutionnaire, à peine un vague parfum d’utopie ; et aujourd’hui, même celui-ci n’est plus au rendez-vous.
Pourquoi l’abstentionnisme n’est-il pas plus élevé ?
Parce que les gens continuent à croire dans la politique ! C’est peut-être ainsi que les Français persistent dans leur être. Quand tout devrait les inciter à se détourner de la politique, ils veulent y croire encore ; et il suffit que des personnages habiles et talentueux parviennent à faire vibrer cette corde-là, et c’est reparti ! En attendant, si Nicolas Sarkozy échoue pour de bon, la crise française sera de grande intensité.
À quoi se verra un “échec pour de bon” ?
Au fait qu’il sera devenu clair pour le plus grand nombre que la “rupture” annoncée n’a rien réglé. Pour l’instant, Sarkozy parvient encore à donner le change grâce à pas mal d’habileté cosmétique (l’autonomie des universités ou les régimes spéciaux) et à la multiplication permanentes des fronts. Reste à voir si, dans quatre ans, les Français auront l’impression d’avoir fait l’aggiornamento qui les remet dans la course et les tire de l’ornière. Si ce n’est pas le cas, le retour à la case “déprime” initiale sera rude.
La première préoccupation des Français, soigneusement entretenue par la multiplication des reportages sur les prix qui augmentent, serait le pouvoir d’achat. À lire les journaux, on a le sentiment que la règle, en France, est d’avoir faim ! La première demande adressée aux politiques est-elle qu’ils nous enrichissent ?
Cette focalisation illustre ce qu’on appellerait, en langage savant, un “rétrécissement des horizons d’attente”. L’obsession du pouvoir d’achat est peut-être une construction médiatique, mais elle a du sens politique. C’est tout ce qui reste du sens de l’histoire et du progrès. Voilà ce qui en fait un thème consensuel, véhiculant encore un vague espoir de mieux, voire de bien. À défaut de lendemains qui chantent et de vastes horizons, on se rabat sur leur ultime résidu, le “pouvoir d’achat”. Ce slogan pathétique résume une panne généralisée du discours public et de l’imaginaire social.
Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely.
Mais, tandis que les interminables conséquences d'un monde plus ancien ne
cessent de faire valoir leurs effets au titre de rémanences, dans ce qu'il faut qualifier le présent et la pointe d'avenir qui s'y manifeste -- monde de papier (qu'il persiste !), de classes
(espèce de -- !), d'autoroutes et de machines (d'ici qu'elles deviennent inutiles il y a des lustres de lustres), d'identité de soi indubitable (dont le flottement récent est à rapporter aux
efforts de biométrie des puissances publiques), etc. -- il serait absurde de dénier l'apparition d'une nouveauté, qui s'avère d'ailleurs de plus en plus, savoir la possibilité pour beaucoup de
plonger un peu de leur temps libre dans ce qu'il faut bien nommer une vie électronique. Tout n'est pas déjà joué dans les implications que cette irruption fait peser sur les modes de
représentation ; après tout, la tentative de tourner l'Internet en un mode avancé de la télévision, tout commercial, ultra-sécurisé, peut bel et bien réussir -- non pas que la possibilité
d'établir une liberté dans un tel réseau soit perdue, seulement la qualification qui sera nécessaire à ceux qui voudront y participer, sera déterminante, autrement dit la nature de ce réseau
libre sera différente selon qu'il sera accessible aux seuls codeurs ou aux simples usagers. Il est remarquable dans ce domaine que les Etats eux-mêmes s'engagent de plus en plus à épauler le
secteur privé dans la préservation de ses intérêts : peut-être plus qu'une inclination libérale des politiques publiques, faut-il y voir le signe que la nature des réseaux concerne les intérêts
des Etats au même titre que ceux des entreprises ; le contrôle, ou plutôt un impératif de ne pas laisser cette sphère incontrôlable, devenant un enjeu politique crucial dans le cadre de plus en
plus manifeste de la démocratie d'opinion. Mais s'il se confirmait en effet que la liberté d'accès et d'opinion se maintienne dans cet environnement textuel que représente la toile (il faudrait
discuter sur le fait que c'est autant les commentaires, et la possibilité d'intervenir textuellement sur la qualification des vidéos, sur des sites comme youtube, qui fait l'intérêt de cette
version faussement tout-image du réseau), ce qui semble être l'orientation du développement en cours de cette sphère nouvelle d'activité (noosphère ou domaine, bulle ou monde virtuel, répertoire
ou catalogue global, finalement le terme importe peu imho, pourvu que l'on garde à l'esprit la nature physique d'un cluster global de machines reliées par des protocoles de communication
généralisés, et constitué d'une pile en extension rapide de disques de stockage) ; si cela en effet, alors il faut s'attendre à brève échéance à des bouleversements structurels dans le domaine de
la représentation de soi et des autres, et à un élargissement de la notion d'environnement. Certes, il serait plus simple de concevoir que cette nouveauté ne constitue qu'un lieu supplémentaire
de sociabilité, grosso modo gouverné par la même normativité que celui de la vie sociale de la cité et de ses forums urbains, et de nier en bloc tout changement de nature induit par le phénomène,
un peu à la manière que l'on a eue de nier le désordre climatique dans sa relation à l'activité humaine, où l'influence de l'apparition en Europe du café et des lieux de sa consommation dans la
montée en puissance d'aspirations révolutionnaires -- on voit très bien la limite de ce genre de déni dans son incapacité chronique à comprendre quoi que ce soit du temps et des changements qui y
surviennent. Déjà, l'on apprend que la presse électronique prend le pas sur la presse papier dans la pratique qu'en ont les Européens ; l'on savait aussi que des industries majeures du secteur du
divertissement, comme celles de la production et de la diffusion musicale, étaient fortement perturbées par la multiplication des connexions et l'accélération des débits : il ne serait pas
étonnant d'apprendre bientôt que la fréquentation des sites de rencontre excède celle des boites de nuit et que la préférence des usagers dans leurs pratiques amoureuses, suive cet engouement, ni
que d'autres domaines comme ceux des Postes et des Télécoms classiques sombrent peu à peu dans une marginalisation croissante, supplantés par le courriel et la VOIP. Des craintes de la très
relative préhistoire de l'Internet (il y a une dizaine d'années seulement !) concernant la validité ou plutôt l'impossible validation des connaissances accumulées sur le réseau, tombent devant
les succès de plus en plus reconnus de projets comme Wikipedia, sans compter que des projets de deuxième génération, comme Citizendium, intègrent cette contrainte d'une autorégulation plus
scrupuleuse des contenus, directement dans les principes de leur fondation. Quant à d'autres craintes de nature plus sécuritaire, sur l'épineux problème de la responsabilisation des usagers,
relativement à un sentiment d'anonymat par exemple, il semble qu'elles soient balayées par la vitesse avec laquelle les informations circulent, chacun apprenant vite que le coût de l'anonymat
total serait celui, quasiment impossible à supporter pour un particulier, d'une connaissance exhaustive des mécanismes et protocoles du réseau en entier -- c'est ainsi que la vague des années
passées d'attaques virales ravageuses tend à s'estomper, devant d'une part la prise de conscience, même les usagers les plus basiques, des problèmes de sécurisation de leur poste d'accès, et
d'autre part celle symétrique, chez les concepteurs de virus, qu'une impunité totale sera de plus en plus hasardeuse à obtenir.
Il y aurait un leurre à penser que, puisqu'aucune des avanies majeures anticipées au début de l'extension de ce réseau, ne trouve finalement et assez vite son remède efficace, et que dans son
ensemble ce domaine nouveau tende à reproduire les mécanismes socio-culturels du monde industrialisé précédant sa mise en place, aucune nouveauté fondamentale ne s'en dégage dans la structuration
des représentations du monde chez les individus. Ainsi, de la même façon que des problèmes inattendus ont fait leur apparition dans ce champ à une vitesse déjouant les prévisions communes, tel
celui de l'extension éclair (quelques années seulement) et de la généralisation extrême du problème du respect de la propriété intellectuelle -- au point que cette difficulté devienne l'un des
sujets les plus problématiques et les plus mondialisées du moment, à preuve la valse, en pleine accélération, à échéance de la semaine ou même de la journée, des fusions-acquisitions et des
épisodes technologico-juridiques en la matière -, des changements insoupçonnés et très profonds, se jouent dans l'esprit de l'internaute dans ce même domaine, comme l'apparition de l'idée que la
propriété intellectuelle même doive cesser de représenter un enjeu économique – comme on le voit dans la croissance du gratuiciel et même de l'open-source, (avec des outillages comme Google Code
Search par exemple, intervenant si rapidement qu'ils donnent lieu à des difficultés que, semble-t-il, même leurs concepteurs ne furent à même d'apercevoir, les "pirates" ce jetant sur les
bibliothèques de codes pour s'en régaler de failles et astuces de hacking et de cracking divers), et l'ascension fulgurante de portails comme myspace, proposant déjà par dizaines de millions, les
auto-productions, de toutes valeurs et intérêts, d'autant de home-studistes en tout genre.
Internet est un monde où non seulement les pratiques devancent plus rapidement la reprise marchande qu'il est possible d'en faire, que dans le monde industriel et de services classiques, mais
encore il se pourrait bien qu'il devienne un monde qui déborde définitivement toute reprise commerciale temporellement efficiente. L'on comprend que la question de son contrôle social et
politique, inquiète les Etats tout autant que les industries. Il semble évident que dans de telles conditions d'expansion, qui dépassent de plus en plus, et de plus en plus vite, les capacités
d'intégration dans la réalité, des pratiques virtuelles, il se pourrait très rapidement que le sentiment d'identité que les individus portent avec eux soient intégralement transférés à cet espace
magnétique et textuel, laissant à la rue l'errance des exclus, et une armée de fantômes, qui ne serait plus que l'ombre de son avatar numérique, le phénomène créant de fait une multitude
d'univers orphelins, reliés et occasionnellement encore au seul fil ténu d'un protocole de transfert de paquets d'informations au décryptage impossible en dehors de la GUI (Graphic User
Interface) qui les provoque.
Dans la perspective d'un tel chaos numérique, il est compréhensible que le rêve de mobilité de la technologie de connexion, soit doucement relayé derrière les impératifs de câblages nouveaux :
une foule physique vidée de son contenu identitaire serait beaucoup plus aisément manœuvrable qu'une autre qui, disposant de terminaux portables, serait capable de réconcilier son existence
classique à sa nouvelle vie électronique, dans le temps réel d'un repeuplement de la citoyenneté dans l'action -- une telle foule excéderait par trop la capacité de tout État et de tout modèle
économique à la contrôler un tant soit peu, et représenterait une force révolutionnaire sans précédent, faisant éclater le monde ancien pour de bon, dans la séparation qu'il impose encore des
peuples et des langues, et du physicalisme des territoires..
Cependant le rêve de mobilité est une promesse qui a déjà été faite, avec le développement technologique la rendant possible -- autre preuve que les évolutions vont plus vite que ce qu'elle
laisse prévoir de leurs conséquences sociales -- elle est même déjà réalisée pour ce qui est de la téléphonie. Mais tandis qu'apparaît le téléphone mobile de quatrième génération, la mobilité du
terminal en entier, avec sa GUI, et le risque social que l'on peut y voir, d'une foule ingouvernable et échangeant plus vite que les autorités ne savent-le comprendre, se voient reporter au
profit d'une priorité aux visée clairement commerciale : la fibre optique ou FTTH. Tandis que les capacités moyennes de traitement (conversion, stockage, lecture) des données transférables par
les lignes de la norme ADSL2+, qui se généralise, sont déjà excédées par les débits qu'elle atteint (150gb/10gb/jour), l'industrie de l'équipement d'accès se propose encore de multiplier ces
quantités par 10 ou 20 pour le débit descendant, et 100 ou 200 pour le débit ascendant, dans l'idée de vendre de la HD, dont on voit bien qu'elle n'a jamais été la préoccupation des internautes
(qui utilisent plutôt des formats compressés, MP3, DIVX, etc.).
Il faut craindre qu'encore une fois, à moins d'un tournant répressif sans précédent, en l'absence, semble-t-il, de la simple possibilité définitive d'une protection des contenus quelque peu
durable, ces débits seront détournés de leur usage commercial, avec les conséquences sociales suivantes : dans un premier temps le mécanisme de transfert de l'identité des plus jeunes générations
sur la toile n'en sera que plus accentué ; mais dans un deuxième temps, celui de la mise en place généralisée d'une couverture de mobilité des terminaux d'accès à ces identités transférées, le
retour de bâton insurrectionnel, face à des gouvernements de formes classiques, ou devenues obsolètes par traditionalisme, n'en sera que plus fort...
Décidément, nous vivons une époque formidable ; décidément le politique et le commercial ont la vue basse et courte ; décidément l'avenir promet son lot de surprises certaines... et peut-être
trompeuses